Alice Odilon

Photographe

À quel moment devenons-nous une image pour nous-mêmes ?

8 May 2026

« Le corps, ça devrait vous épater plus. » — Jacques Lacan

Nous vivons pourtant à l’intérieur de lui comme s’il allait de soi. Nous le nourrissons, le regardons, le corrigeons, le montrons, parfois le cachons, mais rarement nous nous arrêtons devant son étrangeté véritable.

Le corps humain est peut-être la chose la plus familière et la plus incompréhensible qui soit.

Il suffit parfois d’un miroir pour sentir qu’un trouble commence.

L’enfant découvre son reflet et croit soudain se reconnaître. Mais que reconnaît-il exactement ? Une présence ? Une unité ? Ou déjà une image de lui-même ?

Peut-être passons-nous notre vie entière à tenter de rejoindre cette image.

La photographie complique encore ce vertige. Elle semble fixer le corps, lui donner une forme stable, une preuve visible. Pourtant certaines images produisent l’effet inverse. Elles rendent le corps plus mystérieux encore.

Certains portraits ne montrent pas seulement un visage.
Ils montrent le passage du temps à travers une présence humaine.

Mon professeur disait :

“Le portrait doit montrer le passage sur terre.”

Je crois comprendre aujourd’hui la gravité silencieuse de cette phrase. Photographier quelqu’un ne consiste pas uniquement à enregistrer une apparence. Cela demande peut-être de ralentir suffisamment pour sentir qu’une vie entière se tient là, devant nous, dans un visage, une posture, une fatigue, une hésitation du regard.

Certaines photographies semblent savoir cela. Chez Julia Margaret Cameron, les visages émergent presque du temps lui-même. Chez Diane Arbus, les êtres photographiés paraissent à la fois proches et inaccessibles, comme si quelque chose résistait encore à l’image.

Peut-être est-ce cela qui nous touche : le moment où une photographie cesse d’être une simple représentation pour devenir une question ouverte sur l’existence. Car nous ne savons peut-être pas vraiment ce qu’est un corps.

Nous savons le mesurer, le nommer, le surveiller, le montrer. Mais savons-nous réellement ce que signifie habiter une forme visible ? Le corps change lorsqu’il est regardé. Il change dans le miroir. Il change dans l’amour. Il change dans la mémoire. Il change dans la photographie.

Et aujourd’hui, alors que les écrans produisent des milliers d’images de corps chaque minute, cette question devient peut-être encore plus troublante :
que devient un corps lorsqu’il ne peut plus exister hors de ses représentations ?

Je n’ai pas de réponse définitive. Je crois seulement que certaines images nous obligent encore à nous arrêter devant cette énigme.

Et peut-être que la photographie commence précisément là : dans cet étonnement.