Alice Odilon

Photographe

Tout ce qui ne peut être vu est réel

13 mai 2026

Cela commence par une famille fondue en une masse indifférenciée. Tous sont identiques. Ils ne communiquent pas. Le conflit est évité afin de préserver l’illusion de l’unité. La violence circule donc ailleurs. Elle se déplace vers le sujet anorexique.

Le symptôme devient le lieu où la famille dépose tout ce qu’elle refuse de voir. La personne anorexique devient le bouc émissaire nécessaire à la survie du système. La famille reste figée dans une anesthésie émotionnelle. Le temps ne bouge plus.

Moi aussi je suspends le temps par le symptôme. NO FUTURE. La personne anorexique est Punk. Je tente de créer une frontière à l’intérieur du magma familial. Je me différencie par le refus. Par la disparition.

Mon corps devient un territoire de contrôle absolu. Une tentative désespérée de produire des limites stables autour d’un moi éprouvé comme faible ou perméable. Mais quelque chose se fracture. Je pense hors de mon corps. Je n’habite plus pleinement cette matière suspendue. Je suis une âme incarnée portant un fardeau désincarné.

Le corps devient un objet extérieur. Exigeant. Invasif. Presque hostile. « Je suis plus que mon corps » devient lentement « Je ne suis pas mon corps. »

Puis une nouvelle figure contemporaine émerge : le modèle algorithmique de soi. Le fantôme généré par l’IA. Une image synthétique capable de produire une version du sujet plus cohérente, plus stable, plus acceptable que la réalité vécue elle-même.

Je me retrouve piégée à l’intérieur de cette représentation. L’IA produit un double qui remplace peu à peu l’expérience incarnée. Je ne peux plus échapper à l’image. Mon corps est moi. Ou bien il n’y a personne. Le sujet devient une simulation de lui-même.

Habiter un corps suppose d’accepter le monde. Le danger. Le désir. Le regard des autres. Cela suppose d’accepter le fait même d’être en vie. Mais j’existe ailleurs. J’éprouve un signal interne sans langage. Une angoisse antérieure à la parole. Un avertissement archaïque que je ne peux nommer. Parce que je ne suis plus connectée à mon corps. Le corps est suspendu. Muet. Dissocié.

Puis un autre dispositif apparaît : l’autoportrait. J’invente ma propre expérience physique. La photographie devient un retour temporaire à l’incarnation. Je dois poser. Tenir une position. Endurer le froid. L’inconfort. La nudité. Le déséquilibre. Le corps redevient sensation.

Puis l’image apparaît. La photographie opère comme preuve matérielle. Elle révèle la trace du corps. Sa présence. Son apparition indéniable. Les photographies me ramènent à l’expérience physique du moment où elles ont été prises. Elles me forcent à reconnaître qu’un corps était là. Même si ce corps me reste étranger.

Ainsi, l’autoportrait devient une tentative de réincarnation temporaire. Non une guérison. Mais une négociation fragile entre moi-même et ma propre disparition. Même si je reste anorexique, j’ai habité mon corps pendant l’acte photographique.